Bibliothèque Matenadaran

J’ai déjà eu l’occasion de dire l’importance de la langue arménienne dans l’identité du pays. Cette très belle bibliothèque expose une collection unique de manuscrits anciens décorés d’enluminures. Je vous renvoie au site de la bibliothèque qui présente quelques photos. Voir également l’article de Wikipedia.

 

Mosquée bleue, Erevan

Il existe une mosquée sur ce site depuis 1765. Durant l’ère soviétique, toutes les mosquées d’Erevan furent fermées. En outre, la guerre du Haut-Karabagh entraîna la fuite de la plupart des musulmans d’Erevan. Cette mosquée est la seule à avoir survécu. Elle fut reconstruite à la fin des années 90 grâce à des fonds iraniens.

 

Retour en France

A l’heure où cet article est publié, nous sommes dans l’avion pour la France. Après environ 11 mois de voyage, nous voilà de retour à la maison. J’ai un peu de mal à réaliser. Dans les jours qui viennent, je finirai mon récit de nos derniers jours de voyage à Erevan et Tbilissi, et puis viendra le temps des bilans.

D’ores et déjà, je peux dire que je suis heureux de notre voyage. Les choses se sont passées pour le mieux. Nous avons vu des choses extraordinaires. Nous avons vécu des moments inoubliables. Nous n’avons rencontré quasiment aucun problème tout au long du voyage. Nous n’avons pratiquement jamais été malade. Nous avons dépensé un peu moins que le budget initial. L’aventure était belle. Elle se termine. C’est dans l’ordre des choses. Je suis fier d’avoir accompli ce beau projet et je me sens détendu, serein.

Je sais qu’à Paris, je retrouverai prochainement la famille et les amis. Encore de beaux moments en perspective.

 

La mère de l’Arménie

Cette statue érigée en 1967 remplaça une statue monumentale de Staline, inaugurée en 1950 et déboulonnée en 1962. La statue actuelle mesure 22 m de haut. Elle est placée sur un socle de 29 m qui abrite le musée de la Défense, consacré principalement aux soldats arméniens ayant combattu durant la seconde guerre mondiale et pendant le conflit du Haut-Karabagh. Etonnamment, Charles Aznavour figure en bonne place dans le musée. Le site, au coeur du parc de la Victoire, abrite également une tombe du soldat inconnu et d’anciens véhicules militaires.




 

Monastère de Geghard

Ce monastère, aussi baptisé Sainte-Lance de Geghard (pour les reliques de la Sainte-Lance qu’il aurait abrité), aurait été fondé au temps des premiers chrétiens entre le IVème et le VIIIème siècle. Le complexe actuel a été bâti au XIIIème siècle. Il fut plusieurs fois endommagé par des séismes et reconstruits. Il est classé depuis l’an 2000 au patrimoine mondial de l’Unesco.

 

Temple de Garni, Arménie

Ce temple ionique, bâti au premier siècle de notre ère, par le roi Tiridate 1er d’Arménie, est le dernier vestige subsistant en Arménie de la période hellénistique. Le temple fut pratiquement détruit lors d’un séisme en 1679. Il fut reconstruit entre 1966 et 1976.


Campagne alentour

L’Arménie est un pays enclavé (sans façade maritime) et très montagneux. Erevan, elle-même, se situe à environ 1000 mètres d’altitude. Le pays dispose de peu d’infrastructures routières, ce qui complique encore plus les déplacements.


Orgues basaltiques

 

Un jour d’escapade en Lada dans la campagne arménienne

Sur les six jours pleins que nous avons passés en Arménie, nous avons décidé de consacrer une journée pour visiter la campagne aux alentours d’Erevan. L’Arménie est un petit pays et il n’est pas besoin de faire de nombreux kilomètres pour découvrir des paysages sauvages et visiter des monuments, témoins d’une Histoire mouvementée aux influences variées.

Pour une journée, j’ai pensé qu’il n’était pas utile de prendre une voiture luxueuse. Aussi ai-je pris le premier prix qui n’était déjà pas si bon marché que cela (40 € sans compter l’assurance pour couvrir le risque de franchise). Il s’agissait d’une Lada présentant plutôt bien sur la photo, proposée par Hertz. Le véhicule devait être récupéré à la réception d’un hôtel situé à proximité de notre appartement.

En nous rendant à l’adresse prévue le matin de la location, nous ne trouvions pas l’hôtel désigné dans la réservation. Il s’agissait d’une arrière-cour décrépite et entourée d’immeubles noirs. Je demandai de l’aide à un premier passant puis à un deuxième. Le second nous renvoya vers la réception d’un hostel bâti au milieu de la cour. Les personnes de l’hostel nous indiquèrent le lieu précis que nous cherchions. En nous y rendant, nous découvrîmes une porte fermée par un code sans interphone. Je continuai ma quête d’aide auprès des boutiques sur la rue voisine. Une personne nous accompagna de nouveau devant cette porte fermée. Et un voisin finit par annoncer que l’hôtel que nous cherchions était fermé. Evidemment, nous n’avions pas moyen de téléphoner. Nous retournâmes à l’hostel où une personne accepta d’appeler pour nous. Finalement, elle nous expliqua que la voiture nous attendait à l’agence près du théâtre de Moscou en centre-ville. Nous prîmes un taxi qui nous coûta environ 2€ et nous arrivâmes enfin à l’agence Hertz. La voiture nous y attendait effectivement. Extérieurement, elle était à peu près conforme aux photos mais intérieurement c’était une antiquité. Le revêtement intérieur était noir, les vitres ne se remontaient pas complètement, le moteur faisait un bruit erratique et infernal, le frein à main se coinçait, les freins étaient faiblards, et après quelques centaines de mètres ma ceinture de sécurité se décrocha de la portière.

En d’autres circonstances, je me serais énervé et je serais retourné à l’agence, mais ce jour-là, je n’ai rien fait. Je pense que j’étais déjà content d’avoir trouvé une voiture. A posteriori, je me dis que ce n’était pas malin de rouler toute la journée dans cette épave et sans ceinture. Mais voilà, parfois on manque de bon sens. En tout cas, la voiture ne nous a pas lâchés, ce que je craignais le plus à entendre le bruit du moteur, même à l’arrêt. Nous avons beaucoup ri. La Lada a eu bien du mal à monter certaines côtes de la campagne arménienne. Mais nous avons quand même fait ce que nous avions prévu, à savoir, visiter le temple hellénique de Garni (30 km d’Erevan), le monastère de Geghard (40 km d’Erevan), puis la mère de l’Arménie (statue à la gloire de l’Arménie, sur les hauteurs d’Erevan).

Notre chère Lada qui ne présentait pas si mal de l’extérieur…

 

Arménie, repères historiques

La région du Caucase autour du Mont Ararat (aujourd’hui en Turquie) fut peuplée dès la préhistoire. Des traces d’une civilisation ayant vécu à l’âge de bronze (4000 avant JC) ont été retrouvées en 2010 et 2011, parmi lesquelles les plus vieilles chaussures en cuir au Monde, des vêtements et les éléments d’une culture vinicole.

Durant l’Antiquité, la région passa sous le contrôle de différentes puissances, parmi lesquelles le royaume d’Urartu (rival du Royaume assyrien, plus au sud), qui s’étendait, autour de 700 avant JC, depuis la méditerranée jusqu’aux frontières orientales de l’actuelle Arménie.

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Selon des écritures cunéiformes retrouvées sur une pierre d’Erevan, Argishti 1er, roi de l’Urartu de 786 à 764 avant JC, fonda la ville d’Erebouni (actuelle Erevan) en 782 avant JC. Ce document fait d’Erevan la plus ancienne ville pouvant documentée la date de son édification.

Autour de 600 avant JC, une tribu serait venue des Balkans et se serait mêlée au peuple d’Urartu, donnant naissance à l’ethnie arménienne.

Lorsqu’Alexandre Le Grand conquit la Perse, au IVème siècle avant JC, l’Arménie passa sous influence grecque. Celle-ci perdura jusqu’au IIème siècle avant JC.

En 189 avant JC, Artaxias proclama l’indépendance de l’Arménie. Il fonda Artaxate, la capitale de son royaume en 187 avant JC (voir carte ci-dessous, au sud d’Erevan ; la ville s’appelle aujourd’hui Artachat). Sous le règne de Tigrane le Grand (95-55 avant JC), le royaume d’Arménie s’étendait de la Méditerranée aux rives de la mer Caspienne. Ce même roi fit de Tigranocerte la capitale du royaume (voir carte ci-dessous ; la ville s’appelle aujourd’hui Silvan et est en Turquie).

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L’empire romain conquit la partie occidentale du royaume puis annexa l’Arménie en 65 avant JC. Durant les 3 premiers siècles de notre ère l’Arménie passa alternativement sous le contrôle des romains, des parthes (royaume au nord de l’actuel Iran) et des perses (ces derniers anéantissant au passage le royaume des parthes). En 298, les romains qui avaient repris le contrôle de la région et établit un protectorat sur l’Arménie portèrent au pouvoir le roi Tiridate IV qui se convertit au Christianisme, faisant de l’Arménie le premier royaume chrétien. C’est à cette époque que fut créé l’alphabet arménien (inspiré de l’alphabet grec), qui permit de préserver une identité arménienne malgré les invasions successives que connut le pays au cours des siècles suivants.

Au début du Vème siècle, l’Arménie était partagée entre la Perse (dynastie des Sassanides) et le royaume byzantin. Les arabes envahirent le pays et installèrent leur domination jusqu’en 885, année où l’Arménie retrouva son indépendance. Ani la capitale du royaume (aujourd’hui proche de la frontière arménienne, côté turc) devint le centre culturel, religieux et économique du Caucase. Cette période d’indépendance dura moins de 2 siècles car l’empire byzantin reprit le contrôle de l’Arménie en 1045. Puis ce furent les turcs seldjoukides qui s’emparèrent d’Ani en 1064, ruinant le pays. Si la reine Tamar reprit Ani aux turcs à la toute fin du XIIème siècle, le pays subit les invasions mongoles dès le XIIIème siècle, puis des ouzbeks, provoquant un exil massif des arméniens vers des régions plus occidentales telles que la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, l’Ukraine, la Pologne, Chypre,  et la Cilicie (dans le sud de l’actuelle Turquie) où fut fondée le royaume arménien de Cilicie qui incarna la souveraineté nationale jusqu’en 1375. Durant cette période l’Arménie fut l’alliée des croisés de Terre Sainte.

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Le royaume arménien de Cilicie, dernier royaume chrétien de la région, fut vaincu par les mamelouks égyptiens en 1375. Dès lors, l’Arménie perdit toute incarnation étatique jusqu’au début du XXème siècle. A partir de 1441, l’église d’Arménie qui établit son saint-siège à Etchmiadzin joua un rôle important dans la transmission d’une identité arménienne à travers les siècles.

Jusqu’au début du XIXème siècle, la région qui correspondait au royaume de Tigrane le Grand, fut le théâtre de conflits entre l’empire ottoman et l’empire perse. Durant cette période, des communautés arméniennes se maintinrent dans tout l’empire ottoman et dans l’empire perse y compris dans les régions de l’actuelle Azerbaïdjan et jusqu’à Téhéran ou Ispahan, dans l’actuelle Iran. La majeure partie de ce territoire était sous le contrôle turc au début du XIXème siècle. En 1827, l’empire russe qui se posait en libérateur des peuples chrétiens du Caucase, récupéra les territoires du nord de l’empire perse et permit à la communauté arménienne de se regrouper et de se développer autour d’Erevan, de Tbilissi (capitale de l’actuelle Géorgie) et de Bakou (capitale de l’actuelle Azerbaïdjan), tandis que les musulmans se déplacèrent pour leur part vers l’empire ottoman ou l’empire perse.

La décadence de l’empire ottoman à la fin du XIXème siècle, la menace grandissante des nations européennes, firent naître une défiance grandissante des turcs vis-à-vis des arméniens, perçus comme une menace interne. Les arméniens furent victimes de premiers massacres entre 1894 et 1896, provoquant de 80.000 à 300.000 morts.

Allié de l’Allemagne durant la première guerre mondiale, l’empire ottoman entreprit la déportation et le massacre des arméniens dans une logique d’éradication totale, perpétrant ainsi un génocide entre 1915 et 1916. Les massacres se poursuivirent encore pendant plusieurs années provoquant au total entre 1,2 et 1,5 millions de morts, souvent massacrés dans des conditions atroces.

Suite à la révolution russe de 1917, l’Arménie parvint à créer une république indépendante à l’existence éphémère (1918-20). Lors de la Conférence de la Paix de 1919, elle se prit à rêver de la refondation d’une Grande Arménie, incluant la partie occidentale contrôlée par les turcs. Ses espoirs furent déçus. Menacée par la Turquie, l’Arménie se résolut à accepter la protection des communistes russes. Le 29 novembre 1920 naquit la République Soviétique d’Arménie ne couvrant qu’une petite partie des territoires revendiqués par les arméniens. En 1922, elle fut incluse dans la République Socialiste Fédérative Soviétique de Transcaucasie dont Tbilissi devint la capitale. En 1936, elle devint une république socialiste soviétique à part entière. Le Haut-Karabagh peuplé très majoritairement par des arméniens fut rattaché à la République Soviétique d’Azerbaïdjan.

Alors que la perestroïka permit aux républiques de retrouver plus d’autonomie à la fin des années 80, les arméniens du Haut-Karabagh déclarèrent leur autonomie vis-à-vis de la République d’Azerbaïdjan en 1988, provoquant des violences sur ce territoire. Lorsque l’Azerbaïdjan puis l’Arménie déclarèrent leur indépendance à la fin de l’été 1991, un conflit éclata aussitôt entre les deux pays pour le contrôle du Haut-Karabagh. Un référendum en faveur de l’autonomie fur organisé en 1991 et vit la victoire écrasante des autonomistes. Les autorités azéris refusèrent de céder et le conflit se poursuivit jusqu’en 1994, date à laquelle fut signé un cessez-le-feu. Les parties s’accordèrent pour confier la résolution du conflit au groupe de Minsk, présidé par la France et placé sous l’autorité conjointe des Etats-Unis et de la Russie. Mais aucune solution politique n’émergea.

Le 20 février 2017 fut organisé un nouveau référendum dans le Haut-Karabagh proposant une modification de la constitution de la région autonome. La modification approuvée par 76% de la population établit la naissance de la République d’Artsakh, dirigée par un président avec Stepanakert comme capitale. Cette nouvelle république, enclavée en Azerbaïdjan, n’est pas aujourd’hui reconnue par la communauté internationale et fait l’objet d’un blocus par l’état azéri qui empêche tout vol commercial d’atterrir sur son territoire. Pour plus d’informations sur le Haut-Karabagh ou la République d’Artsakh, je vous renvoie à cet excellent article de GEO.

source

Comme dans un effet miroir, le Nakhitchevan majoritairement peuplé d’azéris, proclama, le 20 janvier 1990, son indépendance vis-à-vis de l’Arménie à laquelle il fut rattaché durant la période soviétique. Cette république autonome est sous le contrôle des azéris bien qu’elle soit exclavée, sans voie de communication terrestre avec l’Azerbaïdjan.

Conclusion

Si vous avez eu le courage d’aller jusqu’au bout de cet article, vous comprendrez pourquoi la situation de l’Arménie m’a inspiré le précédent article sur la notion de Nation. Voici un pays issu de la décomposition de l’Union Soviétique qui, mise à part l’éphémère indépendance de 1920-22, n’avait pas eu d’existence politique depuis le XIVème siècle, et encore, existait-il alors sur un territoire dont l’intersection avec ses frontières actuelles est vide. Sur les deux derniers millénaires, l’Arménie a existé en tant qu’Etat durant à peine 500 ans, en périodes morcelées et sur des périmètres géographiques différents. Finalement, c’est la religion chrétienne et la survivance d’une langue écrite arménienne qui a assuré au travers des siècles une continuité au fil ténu, entre ces différentes époques jusqu’à l’Arménie actuelle.

Carte identifiant les capitales historiques de l’Arménie (en bleu), les zones d’exil ou de développement de fortes communautés arméniennes à travers les siècles (croix oranges), et enfin les deux zones de conflit avec l’Azerbaïdjan (étoiles sur fond rouge). L’émigration du XXème siècle notamment l’exil suite au génocide n’est pas ici identifié.

 

Statues d’Erevan

Voici quelques photos des innombrables statues qui peuplent et embellissent la capitale arménienne. Nous sommes en pleine construction du récit national… Evidemment les statues de Lénine, Staline et Marx ont disparu.

De gauche à droite et de haut en bas :

  • photo 1 : Zoravar Andranik (1865-1927), militaire – inaugurée en 2002
  • photo 2 : Vardan II Mamikonyan (?-451), chef militaire – inaugurée en 1985

  • photos 3 et 4 : Yeghishe Charents (1897-1937), poète, victime des purges staliniennes – inaugurée en 1985
  • photo 5 : Vahan Teryan (1885-1920), poète et politicien – inaugurée en 2000
  • photo 6 : chien de race gampr (ou berger arménien), endémique de la région – inaugurée en 2018 (offert par la communauté arménienne des Pays-Bas)
  • photo 7 : l’Arménie ressuscitée – inaugurée en 1985
  • photo 8 : Komitas (1869-1935), prêtre et musicien né en Turquie, mort en exil en France – inaugurée en 1988
  • photo 9 : Aram Khachatryan (1903-1978), compositeur – inaugurée en 1999
  • photo 10 : Hovhannès Toumanian (1869-1923), écrivain – inaugurée en 1957
  • photo 11 : Alexandre Spendarian (1871-1928), compositeur – inaugurée en 1957
  • photo 12 : Arno Babadzhanyan (1921-1983), pianiste – inaugurée en 2003
  • photo 13 : Smoking woman de Fernando Botero – inaugurée en 2012
  • photo 14 : Big Blue Kiwi de Peter Woytuk
  • photo 15 : Guerrier romain de Fernando Botero – inaugurée en 2002
  • photo 16 : Chat de Fernando Botero – inaugurée en 2002
  • photo 17 : Aram Manoukian (1879-1919), politicien, révolutionnaire et général – inaugurée en 2018
  • photo 18 : Lion
  • photo 19 : Alexander Myasnikyan (1886-1925), révolutionnaire bolchevik – inaugurée en 1980

 

Nation

Une fois n’est pas coutume, je vous inflige aujourd’hui un article plus politique.

Avant d’écrire quelques mots sur l’histoire de l’Arménie, j’ai eu envie d’écrire cet article sur la notion de nation. Cela peut paraître hors de propos dans un blog de voyage. Mais ça ne l’est pas. Un voyage, surtout un tour du Monde, est une occasion de se confronter avec la différence. D’ailleurs le pluriel sied mieux au mot « différence » dans le cas présent car cette altérité est polymorphe ; elle touche la langue, la culture, l’environnement climatique et ses conséquences sur l’organisation de la vie, la géographie, l’histoire, la politique… Mais au-delà de la rencontre de l’autre, le voyage est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à la vie laborieuse qui accapare souvent l’esprit et l’empêche de s’ouvrir à des questions plus globales.

Lors de notre tour du Monde nous aurons visité une vingtaine de pays. Partout nous avons rencontré les mêmes constructions politiques visant à donner un sens au mot pays, à marquer la différence entre les citoyens et les étrangers, à narrer un récit national, à susciter le sentiment d’appartenance à la nation et développer une fierté nationale. Nous traversons des frontières. A chaque fois, le même processus se répète. Les douaniers auscultent les passeports, vérifient l’adéquation de la photo avec la personne physique qu’ils ont en face d’eux. Pour l’anecdote, ils ont souvent tiqué en voyant la photo d’Elise car l’orage que nous avons subi en visitant les ruines mayas de Coba, a irrémédiablement altéré la photo de son passeport. Les douaniers finissent par délivrer l’autorisation d’entrée dans le territoire en apposant leur tampon. Leur visage généralement fermé manifeste le sérieux de l’affaire! Et ensuite, les personnes que nous rencontrerons nous demanderont systématiquement comme première question, d’où nous venons, comme si le pays d’émission de notre passeport était la chose primordiale qui nous définissait. Lorsque nous naissons, nous sommes étiquetés, catégorisés, enfermés dans une entité nationale. Tout ce que je dis semble évident. Mais je crois qu’il faut se méfier des évidences, les remettre en question, pour progresser un peu sur le chemin de la liberté.

Bien sûr, je ne nie pas que le fait d’être français, d’avoir été à l’école en France, de lire essentiellement en français, de penser et de m’exprimer avec la langue française, sont des éléments déterminants qui définissent ma personne. Pour autant, je suis persuadé qu’en tant qu’être humain je suis beaucoup plus proche, par la pensée et la personnalité, de beaucoup de personnes qui ne sont pas françaises que de la plupart de mes concitoyens. Et je ne dis pas cela pour critiquer mes concitoyens, quoique parfois les réactions collectives en France me plongent dans un désarroi sans fond. La nationalité est une base qui fonde l’individu. Si le pays d’appartenance est inscrit dans l’histoire personnelle de chacun, je ne pense pas qu’il s’agisse de la caractéristique principale d’un individu.

Ceci étant posé, je trouve intéressant de s’interroger sur ce qu’est une nation. Je défie quiconque de donner une définition claire et universelle de cette notion. Je vous laisse lire les définitions qui sont dans les dictionnaires. Je n’en ai pas sur moi! Voici la définition du Wiktionnaire : « Ethnie, peuple, communauté humaine qui possède une unité historique, linguistique, culturelle, économique plus ou moins forte ». Peut-on faire définition plus vague? On y lit les efforts faits par l’auteur pour englober des situations bien éloignées les unes des autres. Qu’est-ce qui détermine les contours d’une nation? Ses frontières? Les frontières n’ont cessé de changer depuis des siècles. Elles sont souvent la cause des guerres. Tel pays ou tel peuple veut récupérer tel territoire sur lequel il estime avoir des droits ancestraux. Malheureusement, il est difficile de définir cette notion de droit car l’Histoire est faite de conquêtes, reconquêtes, métissages, mouvements de population, échanges commerciaux et culturels, émigration et immigration… Puisqu’il n’y a pas de droit qui fasse sens, c’est souvent la loi du plus fort qui finit par dessiner le contour des frontières. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la communauté internationale a tenté de figer les frontières pour éviter de nouveaux conflits. Le droit international est une expression utilisée pour défendre l’intangibilité des frontières. Certains ont même évoqué la fin de l’Histoire. Des frontières définitives qui définissent une permanence du Monde. Est-ce que cela a du sens? La volonté d’empêcher les conflits est en soi louable. Malheureusement, nous constatons que cet espoir a vite été déçu. Les empires coloniaux se sont désagrégés et ont créé des frontières et fait naître des pays qui, pour beaucoup d’entre eux, n’avaient jamais existé en tant que tel avant la seconde guerre mondiale. Les frontières sont souvent contestées et objets de conflits ouverts ou larvés. L’Union Soviétique que l’on peut considérer d’une certaine manière comme le dernier empire à s’être effondré a donné naissance à 15 pays. On voit bien à quel point les frontières de ces pays ne sont pas stables. Plus proche de nous, il faut également se souvenir de la désagrégation de la Yougoslavie qui a donné naissance à 7 pays aux frontières fragiles. Aujourd’hui, la Serbie et le Kosovo envisagent d’échanger des morceaux de territoire pour donner plus de cohérence à leurs périmètres nationaux. Encore plus proche, qui peut dire que la Belgique, le Royaume-Uni, l’Espagne ou le Canada garderont dans les prochaines décennies leurs frontières actuelles? Enfin, les frontières françaises elles-mêmes ne sont stabilisées que depuis 75 ans. Qu’est-ce que 75 ans à l’échelle de l’Histoire? La longue période de paix que l’Europe occidentale a connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale a fait naître le sentiment que la paix était éternelle dans ce coin du Monde. Je suis convaincu que tout cela reste fragile et que la paix n’est jamais définitivement acquise.

Les frontières ne suffisent pas à définir ce qu’est une nation.

Est-ce la langue? Nous partageons la même langue avec nos voisins wallons et romans, avec nos cousins québécois, sans parler des anciennes colonies qui ont gardé le français comme langue officielle. Formons-nous pour autant une nation? Bien sûr que non! A l’inverse donnons-nous raisons aux séparatistes flamands ou catalans qui fondent une partie de l’argumentaire en faveur de la séparation sur une différence linguistique. Est-ce que ces pays multi-linguistiques n’ont pas lieu d’être? Que dire de la Chine qui compte des dizaines de langues ou dialectes différents classés en 8 grandes familles linguistiques?

La langue, pas plus que les frontières, ne suffit à définir une nation.

La même démonstration peut être faite avec la religion.

Si ni les frontières, ni la langue ni la religion suffisent à définir la nation, alors peut-être que l’histoire commune permet-elle d’y parvenir? Mais de quelle histoire parlons-nous? Celle des bretons, celle des alsaciens, celle des bourguignons ou celle des basques? Il n’y a pas une histoire. Il y a des histoires entremêlées où les dimensions locales, régionales, nationales, globales se superposent.

On le voit, il n’est pas possible de trouver une définition claire et universelle de la nation. C’est une notion fortement colorée de politique. On construit des récits nationaux, on s’invente une histoire commune, on glorifie des héros, pour créer une cohésion nationale, susciter l’adhésion et la fierté. Vous comprenez pourquoi je me méfie de ce mot. Parce qu’il correspond à une construction artificielle qui fait oublier aux hommes leur caractéristique principale : leur humanité. Dans son livre « Sapiens : une brève histoire de l’humanité », l’historien Yuval Noah Harari nous rappelle que les nations sont des pures inventions humaines : des concepts, autrement dit des idées. Le mot nation exclut, oppose, pointe du doigt l’étranger voire désigne un ennemi.

La notion de pays me semble plus aisée à manier. Un pays se définit par un territoire, une citoyenneté, un régime politique, des lois, à un moment donné de l’Histoire. Je crois que ce serait une erreur de considérer que les pays tels qu’ils existent aujourd’hui sont des entités stables. L’Histoire n’est pas finie. Est-ce que le Monde continuera à évoluer vers un morcellement en entités politiques toujours plus petites ou est-ce qu’au contraire émergeront des ensembles plus vastes? Les 2 mouvements, vers plus de globalité ou vers plus de proximité, ont leurs atouts et leurs défenseurs. La gestion plus globale permet de mieux appréhender l’intérêt général (pour peu que les mécanismes en place permettent d’éviter que cette gestion ne soit accaparée par de grands pays prédateurs à leurs seuls profits!). L’Europe, l’ONU ou les conférences internationales sur le climat correspondent à une tentative de prendre en compte l’intérêt général. Malheureusement, nous constatons que ces organisation souffrent de certaines limites et qu’elles restent dominées par la confrontation des intérêts nationaux. Malgré tout l’Europe me semble une tentative plus concrète et plus aboutie de dépasser les seuls intérêts particuliers. Et n’oublions jamais que ce travail en commun avec nos voisins, s’il est compliqué, mal aisé, est infiniment préférable à la concurrence des nations, qui mène in fine à la confrontation. La gestion globale est compliquée. Les progrès paraissant lents et la globalisation économique (qui est souvent confondue avec la globalisation de la politique) étant souvent source de souffrances, de nombreuses personnes ne croient plus aujourd’hui aux solutions globales et cherchent un refuge dans des organisations de proximité, ressenties comme étant plus à taille humaine et plus en adéquation avec les enjeux écologiques de notre temps. Je crois évidemment que la solution réside dans une bonne articulation entre le niveau global et le local. Penser l’un sans l’autre me semble être une erreur.